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Le Complexe du Sauveur Pas si Blanc

Photo : Barbie Savior


Tant de choses ont changé dans ma vie récemment que je me trouve sans ma routine habituelle. J'ai arrêté de travailler mardi dernier. Quel gros changement après presque dix-huit mois passés à travailler pour cette association. Beaucoup de gens se définissent par leur travail. Même ceux qui ne le font pas, le travail occupe quand même plus de la moitié de leur temps éveillé. C’est difficile de ne pas laisser le travail façonner presque tous les aspects de sa vie. C'était le cas pour moi. Travailler me donnait la structure dont j'avais besoin pour être active. Cela m'aidait à faire avancer les choses, mais plus important encore, cela me motivait à écrire.


J'ai aussi changé de maison, en quelque sorte. J’ai fait des va-et-vient entre les maisons de mes deux parents pour essayer de ramasser toutes mes affaires et de les trier. Il y a des choses à emballer dans mes valises, des choses à mettre dans des boîtes pour être expédiées plus tard et des choses que je vais laisser de côté. J'ai essayé de régler tous les problèmes administratifs en suspens et je me suis assuré d'avoir accès à tout document officiel dont j'ai besoin à l'étranger, allant du certificat de naissance au casier judiciaire.


Je passe bien sûr beaucoup de temps avec mes amis et ma famille. J'essaie de ne pas refuser les invitations, car bientôt, je ne les recevrai plus. C’est fatiguant et, effectivement, je n’ai pas fait autant de siestes depuis longtemps, mais je veux profiter au maximum du temps qui me reste.


Au milieu de tout cela, je n’ai pas pris le temps d’écrire. Je n’écoute pas autant de podcasts qu’avant et je ne passe pas autant de temps à suivre les drames que l’Internet peut produire ces jours-ci. C'est vraiment dommage, car ce blog m'a déjà beaucoup apporté, et je voudrais toujours pouvoir prendre le temps pour les choses qui me font du bien. C’est ce que je fais à l’instant et cela m’apporte déjà un peu de paix en cette période de folie.


Le week-end dernier, les meilleurs amis de mes parents sont venus dîner. Je connais leur famille depuis toujours. Maintenant que je suis plus âgée, j’apprécie de les voir encore plus et je les vois comme une deuxième famille. C'est donc sans surprise que mes parents les ont invités à dîner pour discuter de leurs dernières vacances en famille : la République Démocratique du Congo.


C'était une première pour femme et fille. Tout en relatant leurs impressions sur le pays, je n'ai pu m'empêcher de remarquer des similitudes avec ma propre expérience d'il y a dix ans. Parmi tous les souvenirs qu’ils ont partagés, une chose a particulièrement retenu mon attention : le contraste entre riches et pauvres, et à quel point il est difficile de voir autant de luxe à côté de tant de misère. C’est la réalité du pays dans lequel mon père a grandi. Votre souffle est coupé par l’étendue des villas et des belles voitures alors qu’en même temps, des enfants émancipés mendient dans les rues. Ce serait difficile à voir pour quiconque. C'est déchirant quand ce pays est le vôtre.


Je n'ai pas de photos de la misère dont j'ai été témoin les quelques fois où j'y suis allée. Je n'ai pas de photos des enfants, des estropiés, des affamés et des pauvres. Je ne leur ai pas parlé, je n’ai pas essayé de les noter leur présence, exactement de la même façon que je ne parle pas aux mendiants dans les rues belges. Ces souvenirs restent gravés dans ma mémoire, mais même à quinze ans, je savais que je ne pouvais rien faire. Même mes mots n’auraient rien fait pour atténuer leur misère. Je savais qu’ils se moquaient bien que je leur tienne la main ou que je leur dire à quel point cela devait être difficile. Ils avaient besoin d’argent et d’opportunités, et je ne pouvais pas le leur apporter.


Des années plus tard, j'ai pensé rejoindre un programme de volontariat international. Je pensais que peut-être, je pourrais apporter un peu de paix et de réconfort à ceux que je pensais être les plus nécessiteux. En terminant mes études, j'ai postulé à un programme et j'ai été acceptée comme volontaire en Ouganda. J'allais supporter les locaux à développer l'entreprenariat et à transformer des idées en compagnies durables. J’aimais bien l'idée de soutenir l'entrepreneuriat local. J'ai cependant refusé l'offre. J'ai réalisé que ce que je voulais, c'était voyager et non aider les personnes dans le besoin. Je me sentais comme une hypocrite, parce que je ne voulais pas aller pour eux, je voulais aller pour moi. J'ai fait mes valises et je suis allée voyager à la place. Je n’ai pas regardé en arrière.


Cela semble dur, écrit comme ça. C'est pourtant la vérité et j'avais besoin d'être honnête avec moi-même. Beaucoup de gens devraient faire de même.


Au cours des dix dernières années, le secteur du volontariat international a explosé. Les jeunes des pays industrialisés semblent avoir trouvé un nouveau moyen de donner un sens à leur vie en consacrant leur temps à des organisations de pays en développement qui mènent des activités de promotion de la santé, d’éducation et de protection de l’environnement. La cause est noble ; je ne peux pas argumenter contre. Tout le monde n’aimerait pas quitter le confort de son foyer pour donner son temps à d’autres, et cela ne prend même pas en considération le fait de traverser parfois le monde entier pour le faire.


Cependant, le concept suscite des critiques. L’aboutissement des expériences de volontariat est souvent négligeable. Les bénévoles manquent souvent de formation et des compétences nécessaires pour réellement faire la différence dans la région. Pire encore, cela pousse les populations locales à devenir dépendantes de l'aide étrangère au lieu d'acquérir les compétences dont elles ont besoin pour gagner leur vie. Le bénévolat nécessite également souvent des contributions financières substantielles de la part des bénévoles. Ils finissent par payer non seulement leurs vols coûteux, mais aussi leur nourriture, leur hébergement et leurs assurances.


Et ce n’est que la partie visible de l’iceberg. Une tendance plus inquiétante est également apparue ces derniers temps : le tourisme bénévole. Cette forme de bénévolat est généralement menée par des entreprises à but lucratif plutôt que par des œuvres à but non-lucratif. Il permet aux jeunes de gagner de l'expérience d'activités de bénévolat - la plupart du temps durant moins d’un mois - tout en profitant d’opportunités d’aventure et de voyage. Ce type d’activités a fait l’objet d’une grande publicité trompeuse qui promeut un discours néolibéral selon lequel le Sud impuissant et pauvre a besoin de l’aide du Nord bienveillant.


Ce récit est ce qui m'a empêché de rejoindre un programme de volontariat international, et quelque chose qui, à mon avis, n'est pas toujours abordé. Bien que la cause soit noble, je pense que chaque bénévole en devenir devrait se poser la question suivante : pourquoi est-ce que je veux partir ? Est-ce que je veux y aller pour moi-même, pour donner un sens à ma vie, ou est-ce que je veux y aller parce que j'ai un réel désir d'aider les autres ? Rejoindre une expérience de volontariat international n’est pas désintéressé si c’est pour de mauvaises raisons. PIre, ça peut être détrimental parce que cela promeut l’idée que le pays dans lequel se trouve le bénévole doit être sauvé et que ce bénévole est là pour le sauver. Sauver le pays de quoi, personne ne sait.


Cette tendance est de plus en plus répandue, mais j’ai réalisé le week-end dernier que nos parents n’étaient pas au courant. Un terme a été inventé - le « complexe du sauveur blanc ». De jeunes gens chanceux partent en Afrique, en Amérique du Sud ou en Asie du Sud-Est en tant que sauveur prêt à sortir tout un pays de sa misère supposée. Ces sauveurs de pays développés utilisent les locaux comme des accessoires bons à figurer sur leurs photos pour les réseaux sociaux. Ils prennent des photos avec des enfants moins fortunés ou des estropiés, tous souriants et bienveillants. Regardez-moi, crient-ils. Regardez ce que je fais pour sauver le monde, crient-ils. C’est super important pour moi, crient-ils. La vérité, c’est qu’ils sont égoïstes.


Plus important encore, je ne pense pas que ce soit seulement un problème de Blancs. J'ai vu des photos de jeunes Noirs bénévoles à l'étranger, posant avec des enfants dans un orphelinat ou filmant les conditions de vie dans les favelas. Je l'ai ressenti aussi, l'envie d'aller sauver le monde. J’ai réalisé que cela n’aurait pas été désintéressé, mais j’y ai pensé. Il n’est donc pas normal d’appeler cette nouvelle tendance un complexe de sauveurs « blancs ». C’est un complexe de sauveurs occidentaux. Cela montre à quel point les sociétés occidentales ne peuvent s’empêcher de penser qu’elles sont supérieures au reste du monde, même si cela prend la forme d’une assistance financière étrangère et de volontariat.


Beaucoup de ces jeunes pourraient contribuer beaucoup plus à l’économie du pays simplement en y travaillant. Parfois, je veux leur dire : « Vas-y, étudie fort et une fois que tu as des qualifications, va en Afrique, va travailler là-bas. Soutiens leurs économies, contribue à bâtir leurs sociétés ». Cela s'avérerait beaucoup plus significatif et aurait un plus grand impact que la construction d'un demi-mur pour une « école ». Malheureusement, ce n'est pas ce que recherchent beaucoup de gens. Ce qu’ils veulent, ce qu’ils désirent, c’est avoir une raison de vivre, c’est un peu mieux comprendre qui ils sont. Devinez quoi ? Vous n'avez pas besoin d'aller en voyage ou de faire du bénévolat à l'autre bout du monde pour ça. Vous pouvez même vous découvrir depuis votre propre chambre à coucher. Continuez simplement à apprendre.

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