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Voyager à l'Etranger en Etant Noir.e



Je vais en Hongrie la semaine prochaine. Budapest pour être exact. C'est un voyage professionnel et ce sera un voyage très occupé. Je n’aurais probablement pas le temps de visiter une grande partie de la ville. J’y suis déjà allé deux fois, donc je ne m’inquiète pas trop. J'espère que mes collègues et moi-même trouverons un peu de temps pour visiter l'un des célèbres bars en ruine. Je me souviens que c’était chouette, et je ne peux jamais dire non à de la bière bon marché.


L’aspect professionnel du voyage n’est pas ce qui me préoccupe, et ce n’est pas le sujet de ce poste. Non, aujourd’hui, je veux parler de l’expérience de voyager à l’étranger en tant que personne noire.


J'adore voyager. C'est le cas pour beaucoup de gens. Ca n’a jamais été aussi facile de se déplacer pour un week-end, surtout en Europe. Dans ce monde de plus en plus connecté, avec des options bon marché telles que Ryanair, AirBnb et Uber, les voyages sont devenus accessibles à presque tout le monde. Et quelle expérience merveilleuse ! Je crois vraiment que voyager peut rendre les gens plus ouverts et tolérants. Comment ne pas se rendre compte, face à des cultures différentes, que ce qui est différent de vous reste humain, beau, chaleureux et accueillant ?


J'ai toujours beaucoup voyagé, surtout grâce à mes parents. Ma mère aime plaisanter sur le fait que j'avais à peine trois ans lorsque nous sommes allées rendre visite à ma famille en Afrique du Sud. Elle raconte toujours la même histoire de singes qui auraient essayé d'entrer dans notre voiture alors que nous conduisions à travers un parc national, et comment elle et ma tante auraient paniqué en pensant que les singes aller essayer de nous kidnapper, moi et mon bébé cousin.


J'ai également mentionné dans un poste précédent qu'à l'âge de sept ans, ma mère et moi sommes allées vivre à Montréal. Nous avons également beaucoup voyagé dans la province de Québec et les alentours. J’ai même eu la chance d’aller au sommet du World Trade Center avant le 11 septembre 2001. Je me souviens de l’ascenseur sans fin qui menait jusqu’au centième étage, persuadée à l’époque qu’aucune autre tour ne pouvait être plus haute. Ahah. J'ai vu des bâtiments plus hauts depuis, de Dubaï à Shanghai. Néanmoins, les souvenirs de ce voyage me sont chers, particulièrement en tant qu’enfant. Je ressentais une fascination et curiosité brûlantes pour un monde encore inconnu, avec sa population, sa nourriture et sa culture différentes mais si semblables en même temps. Adolescente, j'ai continué à voyager et j'ai parcouru beaucoup de villes d'Europe et d'ailleurs. J'étais fière, voire arrogante, d’avoir autant voyagé et à un si jeune âge.


Cela a malheureusement changé depuis. Après mes études de master, fin 2016, j'ai décidé de faire un long voyage en Asie de l'Est. Je suis partie cinq mois et j'ai parcouru plus de pays au cours de ces cinq mois que pendant les deux-trois années précédentes. J'ai commencé au Japon et je suis descendue jusqu'en Thaïlande, dernière escale en Asie de l'Est avant de prendre l'avion pour l'Australie. Ce voyage m'a changé, pour le meilleur ou pour le pire, je ne sais pas. Beaucoup de choses se sont passées et je n’aime pas trop en parler. Cependant, il y a une chose qui ne m’a plus quitté depuis. Voyager m'a fait comprendre que les populations locales ne me voyaient pas comme européenne. Ils ne me voyaient pas comme belge. Ils m'ont vue noire, africaine, malgré le fait que je n'ai en réalité jamais vécu en Afrique.


Cette expérience m'a fait réfléchir sur mes voyages précédents, pensant que j'avais peut-être oublié d’autres signes. Evidemment, c’était le cas. Le premier exemple qui m’est venu à l’esprit était la Croatie. En deuxième année de bachelier, mes amis et moi avons fait un voyage universitaire à travers la Croatie et la Hongrie. J'en garde d'excellents souvenirs : beaucoup de beuveries, de fêtes et de moments ridicules dans lesquels seuls les étudiants peuvent se trouver, en particulier dans un pays étranger. Je me souviens aussi de moments « étranges ». Notre groupe d'amis était composé de quelques personnes de minorités visibles, moi comprise. Nous étions trois pour être exact. Deux filles d'origine congolaise et moi-même d'origine belgo-congolaise. Nous déjeunions sur une terrasse, dans la capitale croate, Zagreb. Une famille était assise à côté de nous et les deux petites filles nous fixaient, bouche bée. Nous avons ri. Clairement, elles n'avaient jamais vu de noirs auparavant. Nous avons continué à manger, forts en nombre, forts dans nos propres croyances lorsque nous étions entourés de visages amicaux.


C'était un moment innocent, vraiment. J'ai vécu beaucoup de ces moments, non seulement en Asie mais aussi en Afrique, à cause de ma peau claire et de mes mœurs européennes. Mais ce soir-là ou le soir suivant, il y eut un autre moment pas si innocent. Il était tard, nous avions passé la soirée à boire avec notre guide, qui était d'origine nord-africaine. Il nous a raconté de nombreuses histoires sur la dureté de la vie des minorités visibles. Nous avons écouté, discuté de racisme, de changer le monde et toutes ces grandes idées que vous pouvez avoir après un verre ou deux.


Nous avons décidé de rentrer à l'hôtel vers minuit, peut-être 1 heure du matin. La ville était calme, ce n’était pas une nuit de week-end. Nous étions cinq. Notre guide, deux amis allemands, une amie belge et moi-même. Nous marchions dans la rue, devant nous, un groupe d'ivrognes bruyants. Les policiers sont arrivés. Ils n’ont pas arrêté le groupe de gars bruyants et désordonnés. Ils étaient blancs, ils étaient croates. Non, ils nous ont arrêtés nous, même si nous étions parfaitement civils, parfaitement silencieux, sans un verre en main ou quoi que ce soit qui aurait pu éveiller les soupçons. Hormis la couleur de ma peau et celle de notre guide. Ils ont demandé à voir nos cartes d’identité. Ils ont vérifié la mienne plus en détail, ils l'ont comparé à mon amie (blanche) belge, cherchant une erreur, je suppose. C’était encore pire pour notre guide, car il n’était pas de l’UE. Ils ont posé des questions, ils étaient méfiants. Ils l'ont fouillé. Sur quels motifs ? Je me demande toujours.


Nous sommes retournés à l'intérieur de l'hôtel, un peu secoués. Je me souviens avoir regardé mes amis, bouleversée. Il n'y avait rien à dire, personne à qui se plaindre. C'est devenu une autre anecdote dans l'océan d'histoires ridicules que j'ai de mes voyages.


Cela n’aurait pas dû être le cas, et voyager à travers l’Asie de l’Est m’a fait comprendre cela. Depuis lors, je suis beaucoup plus consciente de la façon dont les locaux me perçoivent par rapport à mes compatriotes belges blancs. Je suis beaucoup plus consciente du racisme, de la discrimination visible que je subis dans certains pays. Le racisme est un fait, il existe partout. Mais en vivant en Belgique, vous oubliez parfois qu'être métis, être d'origine africaine n'est pas aussi commun que je pourrais le penser. Vous oubliez que tous les pays n’ont pas connu une migration de masse depuis l’époque coloniale, que le multiculturalisme n’est pas observé dans toutes les capitales, dans toutes les grandes villes.


Pourquoi est-ce que j'en parle maintenant, avant mon voyage en Hongrie ? Parce que je connais la position du gouvernement hongrois actuel. J'ai lu des articles de journaux et je pleure avec mes amis européens et hongrois en regardant la direction que prend le pays. Je connais la rhétorique du gouvernement sur les immigrants, les musulmans et les étrangers. Je sais que s’ils accèdent au pouvoir, c’est parce que les gens ont voté pour eux. Pas tous bien sûr, probablement même pas la moitié de la population.


Si ça se trouve, il ne se passera rien. Je ne peux pas savoir avec certitude. Mais comme je l’ai mentionné dans un poste précédent, je sais que je me sentirai beaucoup plus consciente de ma couleur de peau. Je garderai la tête haute et le sourire aux lèvres. À l'intérieur, pourtant, je retiens mon souffle.

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